Sur fond de conflits religieux, La religion promène son lecteur dans un trip hautement romanesque et d’une érudition impressionnante. En revisitant l’histoire des chevaliers de l’ordre de Malte, celle des chevaliers Turcs, Tim Willocks réinvente le roman d’aventure. Au moment où son Green River Rising (l’un des meilleurs livres de prison jamais écrit) ressort, il était temps de rencontrer cette masse souvent comparé à Ellroy ! L’interview de Tim Willocks Part I, c’est ici…
Commençons par le commencement, et par les débuts de vos romans. Dans La Religion, dans Green River Rising et même dans Bad City Blues, on a l’impression que ce sont des blocs à part, autonomes qui, dans un style particulier, racontent beaucoup de choses sur les personnages…
Il faut comprendre que j’écris à l’instinct. Mes livres commencent avec des images ou des textures plus qu’avec des idées. Pour Bad City Blues, j’avais l’image du type qui court au milieu d’un champs de coton. Avec un paquet dans les bras. Pourquoi court-il ? Que porte-t-il ? C’est comme ça qu’est né le livre. C’est paradoxal parce que les lecteurs imaginent que le processus d’écriture est très rationnel ou mécanique et je sais, qu’il y a de nombreuses manières d’écrire des livres, que certains planifient tout, font des plans ou conçoivent des arcs… Moi, je ne peux pas. Si je travaillais comme ça, ça ne m’intéresserai plus parce que l’histoire serait déjà écrite. Quand j’écris, j’ai envie d’avoir la même expérience que le lecteur. Je veux découvrir progressivement ce qui arrive. Pour moi, l’écriture, c’est comme la lecture, mais en plus lent : je ne veux pas savoir ce qui va se passer, je ne veux pas prévoir comment mes personnages vont réagir !
Vous ne construisez rien en amont ?
Si : je commence par les recherches. J’étudie les univers où vont se dérouler l’action. Et puis, après une intense période d’immersion, vient le moment de la gestation. Je laisse mes études derrière moi et puis j’écris, en suivant mon instinct.
C’est à dire ?
Les histoires sont pour moi comme les creusets d’un alchimiste. Un endroit où je mélange tous les ingrédients jusqu’à ce que ça prenne, jusqu’à ce que l’alchimie opère. C’est cette énergie, cette plongée dans des régions obscures qui motive mon travail. Ne pas savoir où je vais, ne pas savoir si ça va marcher, quel pied ! Dans La Religion, il y a ces deux femmes amoureuses du personnage principal. Dès le début, je savais que l’une mourrait, mais je ne savais pas laquelle… et la solution m’est apparue au moment où j’écrivais le passage. Pareil pour la scène de sexe : je ne savais pas avant de l’écrire qui coucherait avec Tannhauser. Mon intention originale était d’avoir un chassé croisé amoureux : Tannhauser aurait une love affair avec une femme et son aide de camp devait coucher avec la servante de la femme en question… Et puis, en écrivant la scène du jardin, j’ai commencé à voir plus clair dans les relations des personnages et tout s’est mis en place progressivement. Ce sont des moments magiques, et il faut se faire conscience, y croire. Je ne suis pas de mécanique et mes romans avancent plutôt comme des rêves.
Pour revenir aux débuts, on a parfois l’impression que ce sont des romans dans le roman.
Pour le premier chapitre, j’essaie toujours de créer des ambiances surréalistes, mythologiques, comme si on lisait un conte de fées. Parce que c’est ce que je recherche dans l’histoire, le feeling “once upon a time”, comme si le lecteur était un enfant. Je veux l’entraîner dans un monde rêvé. Simplement parce que c’est ce que j’aime : que les romans m’emmenent dans un autre univers. Dans les 3 livres dont vous parliez, les débuts sont comme des contes de fée, afin de mettre le lecteur dans un mood différent. Même si juste après je le ramène brutalement à la réalité.
C’est le moins qu’on puisse dire…
On reproche toujours à mes romans d’être très violents, mais le monde est beaucoup plus sauvages, beaucoup plus durs. J’ai suivi une formation médicale et cette pratique m’a obligé à observer le monde le plus honnêtement possible; comme la cruauté humaine me passionne, je me sens obligé de traiter le sujet de manière… objective. Les gens qui nous gouvernent tentent de nous protéger, mais à leur seul bénéfice ! L’homme est addict à la violence et c’est un sujet idéal pour l’écrivain. Vous noterez quand même que, dans mes romans, le chaos s’accompagne toujours de transcendance (l’amour ou le mysticisme).
C’est ce qu’expérimentent tous vos héros, Klein comme Tannhauser. Chaque épreuve les fait grandir…
Le secret de Tannhauser, c’est son appétit de vie, qui trouve sa source dans sa curiosité du monde et son respect des gens. C’est un aventurier, mais c’est plus que ça… Chandler quand il parlait de Marlowe disait “un homme taillé pour l’aventure”. “A Man fit for adventure”. Et Tannhauser est comme ça. S’il est plongé dans un univers étrange et rencontre des personnages littéralement extraordinaires, c’est facile d’en faire un portrait vivant, rayonnant et complexe. Tannhauser, comme Klein d’ailleurs, sont placés au coeur d’un réseau de personnages extrêmemennt denses et intéressants; du coup, chaque rencontre permet d’appréhender une nouvelle facette de ces deux héros, de les découvrir sous un nouveau jour. On comprend que Tannhauser est un homme lettré quand il est face à Ludovico; que c’est un homme sensible lorsqu’il rencontre Carla… etc. Son caractère s’enrichit petit à petit par ces rencontres. C’est vrai pour eux, mais – j’en suis sûr – c’est vrai pour nous, dans la vie. A l’origine, mes personnages sont des abstractions, mais ils deviennent progressivement plus réels au fur et à mesure de leur rencontre…
Quand vous dites qu’ils commencent comme des abstractions, on a parfois l’impression que vos personnages incarnent même une idée ou une théorie, et que leur parcours est l’occasion de mettre cette idée au contact du réel… Hobbes le nietzschéen, Ludovico le fondamentaliste…
Il y a de ça… Mais c’est plus compliqué. Hobbes est un homme qui vit dans la théorie. Je ne veux pas que les personnages ou le roman paraissent prétentieux ou peu crédibles, mais forcément, un directeur de prison a lu Nietzsche ou Foucault, surveiller et punir. Parfois dans un roman ou un film, un type arrive et cite la Bible et tu te dis, mais comment connait il ça ? C’est l’écrivain qui est malin, pas le personnage. Abbott ou Coley ne pourraient pas citer Foucault mais Hobbes oui. Je l’ai lu quand je faisais mes études. C’est toujours le personnage qui parle, jamais moi. Je cherche un certain réalisme et ça passe aussi dans les dialogues et les références… L’autre chose essentielle à comprendre, c’est que la situation motive aussi les personnages : Hobbes est désespéré et cherche à parler aux gens ! Il est entouré par des ignorants et forcément lorsqu’il rencontre Klein il peut lui parler comme à un égal.
Y a-t-il des messages cachés dans vos romans. En lisant La Religion, on n’a jamais la sensation de lire un pamphlet déguisé sur l’Irak ou l’Afghanistan et pourtant, impossible de ne pas y penser une fois le livre refermé… Je ne voulais pas faire de parallèle entre La religion et la guerre en Irak ou en Afghanistan. Il y a plein de différences, c’est même une inversion des conflits contemporains : dans mon livre, l’Empire fond sur les terroristes. Parce que pour moi, les chevaliers de St Jean étaient des terroristes : ils capturaient les bateaux turcs, torturaient les chevaliers… c’était les Al Qaida de l’époque ! Et les Turcs décident à un moment de répondre. Au fond, ce qui m’intéressait c’était le sens symbolique du siège de Malte : le monde entier était là. Il y avait des gens de Pologne, de Scandinavie, de Turquie, d’Egypte, d’Allemagne, de France. il y avait un melting pot venu se battre et tuer des gens. C’était un symbole de la folie guerrière totale; l’idée que la guerre pouvait ramener des gens aussi différents. S’il faut absolument chercher un parallèle, il sera là, dans l’internationalisation des forces venues se battre à Malte. Je sais bien qu’”un écrivain écrit sur son temps, consciemment ou pas” comme disait Howard Fast, mais il n’était pas question pour moi de parler de ces conflits… Je me suis attaché à décrire les techniques de guerre du XVIème siècle et même si certains lecteurs feront le parallèle avec la situation présente, les compraisons geopolitique ou idéologique, me paraissent finalement un peu tirées par les cheveux.
Willocks et Leone, Willocks et Marin Marais, Willocks et le sexe… c’est dans la partie II. Stay tuned