Savages de Don Winslow

janvier 2, 2012

Long time no see. Happy New Year

Et pour mes bonnes résolutions 2012 : plus de chroniques qu’en 2011 ! Allez, hop, c’est parti. Et d’abord du rattrapage

Savages pourrait bien être l’un des meilleurs Don Winslow. Ce qui n’est pas rien.

Sur la quatrième de couv’, le coup de sang d’Ellroy : “réveillez-vous les gars ! Don Winslow c’est le top !”. Le Dog a beau tourner en rond depuis quelques temps, il connait le polar et sur ce coup il a raison. Alors au boulot : Don Winslow est ce qui est arrivé de mieux au polar depuis 10 ans. Sa spécialité ? Décrire la face honteuse de l’idyllique Californie. Nature ravagée (par les malls, nouveaux temples du consumérisme), utopie peace & love violée, trafics en tous genres – avec la drogue en tête de gondole -, chasse au wetback… tout y passe. Avec un style infernal, Winslow dresse un panorama mélancolique de la région. Savages est l’un de ses meilleurs bouquins. Pour une raison simple : il combine sa puissance stylistique monstrueuse et son ambition majeure, disséquer de manière chirurgicale les maux de la société ricaine. On se calme : on est loin de l’affolant La Griffe du chien (épopée magistrale sur la guerre aux narcos, tellement au-dessus de ce qu’il a fait depuis que ça commence à ressembler à un accident), mais Savages reste sidérant. Ben, Chon et O, trois jeunes dealers surdoués, se font menacer par un puissant Cartel. Leur réaction tonitruante ne va pas se faire attendre… Mélange fascinant entre une intrigue de série B fast and furieuse et réflexion définitive sur la psyché américaine et l’effondrement des repères moraux, Savages est la version moderne et sous GHB du dernier Pynchon (Vice Caché) ou mieux du trop méconnu Les Guerriers de l’enfer (de Robert Stone – mais précipitez-vous dans une librairie d’occasion ou sur priceminister que sais-je !). Critique radicale de l’american way of life rongée par le culte du narcissisme et l’individualisme, étonnante histoire d’amour sur fond de guerre des Cartels et revenge story bien cintrée, Savages est une petite bombe littéraire. Prions pour qu’Oliver Stone ne foire pas l’adaptation cinéma.

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Vampires de Thierry Jonquet

décembre 13, 2010

“J’aime dire les choses franchement. C’est pour ça que je dis du bien de Thierry Jonquet qui, dans ses romans policiers, mettait les vrais mots sur les choses”. Ca, c’est ce qu’expliquait récemment notre nouveau Goncourt, dans Paris Match. Houellebecq aime tellement Jonquet, que la partie polar de La Carte et le terrritoire était un hommage à Mygale. Mais on digresse… Voici donc venu le posthume Vampires. Jonquet avait écrit une série télé qui, refusée par Canal, est devenue son dernier roman noir. Inachevé. On y retrouve ses champs de bataille habituels : la mort, la solitude, la décomposition sociale et physique (cf. les scènes de morgue et les poèmes de Gottfried Benn, médecin légiste et poète expressionniste allemand oublié parce que passé chez les nazis avant la guerre). Et cette belle écriture, ample, ironique et classique – on rappellera que Jonquet avait pris pour titre de son dernier livre un vers de Hugo… Ce qui change, c’est l’humour, explosif, et l’intrusion du fantastique avec la présence d’une famille de suceurs de sang qui se met à enquêter sur un empalage rituel. On navigue évidemment plus du côté de Marc Behm (sa belle Vierge des Glaces) que de Twilight : ici, ça fornique allégrement, ça bastonne et ça éviscère. Mieux, Jonquet arpente avec suspense et férocité, les angoisses d’une société malade, pourrie par le fric et le communautarisme; c’est sans doute ça qui plaisait tant à Houellebecq.

Une remarque cependant : le livre est inachevé et ne va donc nulle part. Littéralement. Mais l’humour échevelé de Jonquet, sa relecture du thème du vampirisme et son combat éternel contre la saloperie du monde font de ce Vampires un opus plus que recommandable.

Bande-annonce de Kill the irishman

décembre 11, 2010

On vient de finir le nouveau (et dernier par la force des choses) Thierry Jonquet… La critique ici, bientôt.

Et pour vous faire patienter, voila la bande-annonce de Kill the Irishman. Si le titre n’incite pas forcément à la curiosité, le casting devrait changer votre façon de voir : Christopher Walken, Val Kilmer, Vincent D’Onofrio, Ray Syevenson s’affrontent dans ce thriller qui racontera l’histoire vraie d’un irishman recherché par la mafia et devenu… introuvable.

La bande-annonce est un festival

 

Le Léopard de Jo Nesbo

novembre 16, 2010

Pas de panique : on ne vous sortira pas le couplet sur la littérature qui vient du froid. On ne prononcera pas les mots Millenium, Mankell ou Indridasson. Simplement parce que Nesbo est en train de se hisser au niveau des meilleurs… mondiaux. Avec Le Léopard, nouvelle aventure de son flic récurrent Harry Hole, Nesbo continue d’impressionner par sa maîtrise sidérante du thriller. De quoi s’agit-il ? Une traque morbide et aventureuse qui balade le lecteur de Hong Kong à Oslo en passant par l’Afrique noire… Comme souvent (remember le conventionnel Sauveur), sur le papier Le Léopard a un goût très classique. Un flic miné, un serial killer malin et cintré, des fausses pistes en pagaille.  Rien de neuf sous le soleil ? Le bouquin aurait même un peu de mal à démarrer : les scènes du début à Hong Kong sont lentes; la mise en place de l’intrigue prend son temps… Mais quand ça démarre, ça ne s’arrête plus. Et la prose de Nesbø fascine. Il faut lire la page 66 – celle où Harry se bat dans les chiottes d’un hopital – pour mesurer le savoir-faire ahurissant de Nesbo, son pouvoir renversant de mise en scène et son talent d’écriture cinématographique (un concept rabaché qui prend ici tout son sens, juré).
Le plus étonnant, c’est que Nesbo tient la distance. 750 pages tout de même, avec une vraie manière. D’abord, il y a ce sens du rythme, évident. En bon fan de rock, Nesbo la joue binaire. Il alterne piétinements et accélérations fulgurantes, séances de brainstorming et scènes d’action, dialogues qui claquent et big bang intérieur. Et puis il travaille ses personnages avec une attention quasi-obsessionnelle… Que ce soit les flics qui entourent Hole (tous parfaits), ses ennemis, mais aussi les victimes qui en quelques pages prennent une épaisseur de folie.
Et puis il y a Harry. Un personnage au fond du Hole, qu’il humanise en le détruisant progressivement. Il faut voir Harry jetlagué, enterré vivant sous une avalanche, se briser la machoire pour s’échapper d’un piège redoutable… La mise à nu de son héros passe par une déchéance physique. En cela, Nesbo pourrait être le cousin mainstream de Ken Bruen. Sauf que le suédois suit les rails d’un page turner affolant. C’est la force de Nesbo. Cette incroyable propension à faire dérailler la machine thriller pour sonder les émotions et l’humanité de ses personnages. Une rencontre déchirante avec son père mourant, le besoin pathologique d’un petit coup d’opium, cette incapacité à tisser du lien affectif… Si vous vous demandez pourquoi Nesbo est le plus grand, toutes les réponses sont dans ce Léopard-là !

Le Doigt d’Horace de Marcus Malte

novembre 3, 2010

C’est parfois bon de se plonger dans les premiers romans d’un auteur. Histoire d’y découvrir des horizons inconnus, des terres en friche ou plus simplement des promesses tenues (ou pas).
Par exemple, là, on a mis la main sur Le Doigt d’Horace, un des premiers romans de Marcus Malte; en tout cas le premier qui met en scène le duo Bob et Mister. Malte devrait bientôt débarquer en Série Noire avec le très étonnant Harmonique Blues, une nouvelle aventure du pianiste black et du chauffeur de taxi philosophe – nous y reviendrons. Mais du coup, on voulait voir ce que nous montrait ce Doigt-là. Un bien beau doigt d’ailleurs : à l’intrigue (jamais vu un tel j’m’enfoutisme), à ses personnages (qui apparaissent et disparaissent de manière totalement farfelue) et surtout à la complexité du réel (rhaaaa, la caricature des flics moustachus ou ses  mafieux fantasmés…).  Le livre souffre de nombreux défauts, mais le pire reste quand même sa gestion des personnages, foutraques : Bob et Mister, ses deux héros sont inexistants. Pire, ils ne servent à rien puisqu’ils n’agissent jamais et que l’histoire avance sans eux… Les personnages secondaires ne sont pas beaucoup plus incarnés : Franck ? ce fils à maman qui pleure une soeur défunte n’émeut jamais. Miss Marcilly l’obsédée d’Agatha Christie ? Elle résoud l’intrigue en regardant par la fenêtre et en sirotant sa tasse de thé, mais c’est, au fond, une ombre parmi les ombres. L’histoire est quant à elle évacuée par de longs monologues explicatifs bien lourdingues…
Alors ? Sortie de route dès le premier virage ?
Non parce qu’il y a ce putain de style. Ca ne fait pas tout, certes, mais chez Malte, ça fait beaucoup. Composition virtuose, arpeges narratifs et envolées lyriques… le doigt d’Horace avance entre l’ombre et la lumière, la violence et la mélancolie. Sur la corde raide. Du coup ça tombe parfois à côté, mais quand c’est juste (souvent) ça sonne fort. Malte joue en ternaire et en mineur (forcément), laissant couler ses phrases qui crissent sous l’émotion, la nostalgie et font jaillir le feu quand on s’y attend le moins. Sorcier du style, sourcier d’émotion, Malte réussit à émouvoir en une ligne, une phrase ou un dialogue. Ca n’excuse pas tout (franchement, ton dénouement final craint Marcus !), mais ça donne envie de réécouter ça

La BO du Léopard de Jo Nesbo

octobre 26, 2010

Si vous aimez ça

ça

ça

et (plus étonnant) ça :

Alors vous allez adorer Le Léopard ! Tous ces titres composent (en partie) la bande-son du nouveau thriller de Jo Nesbo.

De quoi s’agit-il ? Une traque vertigineuse qui entasse les cadavres de Hong Kong à Oslo en passant par l’Afrique noire, et surtout, un incroyable « page turner » dans lequel Nesbo ne cesse de faire dérailler son incroyable machinerie thriller pour mieux sonder les émotions et l’humanité de ses personnages. Un sens du rythme dément (binaire, forcément binaire, alternant climax d’action et moments de calmes trompeurs), une science de la caractérisation ahurissante (chaque silhouette EXISTE vraiment) et un Harry au fond du Hole.

Réédition des romans noirs de Giorgio Scerbanenco

octobre 20, 2010

C’est la réédition (discrète, très discrète) du mois. D’ailleurs, allez savoir pourquoi Rivages sort ces petits chef-d’oeuvres en poche et en douce dans une relative indifférence… Comme si c’était la honte de sortir ce que la littérature noire a produit de plus terrorisant… Ca ressemble à un crime.
Une chose est sure : plutôt que de lire les polars italiens contemporains qui macèrent dans une bonne conscience épuisante et un style boueux (Fruttero Luccentini ? Camilleri ?), jetez-vous sur les romans blêmes de Giorgio Scerbanenco. Un auteur dément, d’une violence inouie et d’une puissance stylistique monstrueuse, qui vaut plus que l’étiquette que quelques journalistes pavloviens lui collent à la peau depuis 50 piges. Un Simenon transalpin, vraiment ? “Je voudrai créer un type de flic italien et pas simplement une version italianisée d’un Spade ou d’un Maigret” expliquait-il à l’époque, sans être entendu… La tension de son écriture, la perfection de ses constructions, sa rage froide et amère, son réalisme social terrifiant en feraient plutôt un héritier de Goodis, explorant la misère milanaise…

Toujours est-il que les qualités de sa série sautent encore à la gueule aujourd’hui. Ce qui frappe le plus c’est la complexité de son personnage principal, Duca Lamberti. Tendu et usé, cet antihéros est un ancien médecin radié de l’ordre à la suite d’une affaire d’euthanasie qui a mal tourné. Un être déchiré, lessivé, qui arpente les rues de Milan et porte sur le monde un regard sans merci. Ce qui fait avancer ce croisé du Bien ? Sa haine vertigineuse des criminels, qui l’amène aux pires aveuglements. En cela, Lamberti est un personnage trouble, gris (mais pas au sens simenonien) qui évoque avec 50 ans d’avance les créations d’Ellroy ou de David Peace. Un conseil ? si vous devez commencer quelque part, choisissez les enfants du massacre, juste pour le récit brute, brutal, froid et distant du viol collectif et du meurtre d’une enseignante par ses élèves. Un sommet de sa littérature torturée et  désespérée. On n’a pas fait plus glaçant…

Enquete sur la disparition d’Emilie Brunet de Antoine Bello

octobre 5, 2010

A la suite d’un choc traumatique, Achille Dunnot, a des pertes sèches de mémoire. Tous les jours. Dans l’incapacité de se souvenir (de lui, de ses rencontres et de son enquête) il consigne dans son journal les événements de la veille. Ce carnet ainsi que sa passion pour Agatha Christie vont l’aider à retrouver Emilie Brunet, mystérieusement disparue. Sur cette trame qui évoque le Memento de Nolan (le narrateur post-it et le gimmick structurel), Antoine Bello compose un romenquête virtuose. Le concept de l’uber-flic amnésique est évidemment un prétexte littéraire, quasi oulipien, permettant à Bello de déconstruire son récit, de questionner la mécanique du polar et surtout de remettre en cause le pacte de lecture. On vous voit venir : si, entre l’hommage pastiche et l’érudition polardeuse, on pouvait craindre l’objet théorique crispant, la force de Bello réside dans sa verve feuilletonesque carrément inouï chez un auteur français (les auteurs Minuit vont être jaloux) et dans la puissance de ses personnages. Car ici, l’élément (humain) va toujours contre la mécanique (du récit). Et empêche l’auteur de s’écrouler sous le poids de sa propre maitrise. Le livre fini, on repense à la formule de Borges qui voyait en Quevedo “plus qu’un écrivain, toute une littérature”. C’est le cas de ce Falsificateur, définitivement très imposant.

Vice caché de Thomas Pynchon

octobre 4, 2010

Quelle herbe a fumé Thomas Pynchon ? Alors que son nom évoque des livres-Béhémoths touffus et difficiles, sursaturés d’érudition, Vice caché est un polar de 300 pages. L’histoire de Doc Sportello, fumeur de beuh invétéré, cousin californien de C.W. Shughrue, parti à la recherche du petit copain de son ex mystérieusement disparu. Son enquête va lui faire croiser la route de putes thaïes, de motards enragés, d’un saxophoniste de surf rock et d’El Drano, un redoutable dealer. Caramba ! Pynchon délaisserait ses romans-mondes pour un bouquin farté comme une série B ? Vice Caché rappelle en fait que le grand P. fait partie de cette famille d’auteurs un peu flous  : Burroughs, Vonnegut Jr., Ballard ou Volodine, monstres littéraires capables d’habiter n’importe quel genre pour mieux traquer la langue et notre réalité. Avec son puzzle d’histoires incroyablement dense, causeur, digressif et invraisemblable, VC est un chef d’oeuvre qui se lit d’abord comme un pulp et comme une archéologie du roman noir. Pynchon convoque toute la faune du LA underground (privés fauchés, femmes et putes fatales, escrocs richissimes et junkies faméliques) pour faire le deuil de l’hystérie 60’s et enterrer le rêve américain a coup de sticks et de surf dans la gueule. Nous sommes au royaume béni de l’hyperbole et de l’intertextualité et les clins d’oeil aux Grand sommeil de Chandler, aux chefs d’oeuvres de Ross McDonald ou au romans mélancoliques de Newton Thornburg sont sublimes… Pourtant, au-delà du genre, on retrouve toutes les obsessions du maître. Son regard grotesque et ultra référencé, sa paranoia, son gout pour la trashculture et les âmes en peine. Comme disait Rick Moody, Pynchon n’a jamais traité qu’un seul sujet : «la disparition progressive de la promesse américaine» et son roman chronique la fin d’une époque… Du coup, ce n’est pas seulement les effluves de marijuana qui nous font perdre le fil de l’histoire. Ici, le sens importe moins que l’artillerie de la langue et du Verbe dans un univers vrillé par la psychanalyse, la drogue, la culture hippie et les autoroutes californiennes dont on ne trouve jamais la sortie. Hommage à une décennie qui croyait encore à la liberté ou satire colossale de l’amérique contemporaine, passée « sous le contrôle du mal et de l’idiotie » ? On s’en foutrait presque tant Vice Caché est d’abord un chef-d’oeuvre romanesque : une langue folle, un dédale de situations, une galerie de personnages déments et de l’émotion brute. Pynchon tel qu’en lui-même finalement : provocant, ironique, poétique, dessinant avec une désinvolture ses arabesques perverses. On vous aura prévenu, c’est de la bonne.

You have the right to remain silent #4 : Tim Willocks

avril 24, 2010

Sur fond de conflits religieux, La religion promène son lecteur dans un trip hautement romanesque et d’une érudition impressionnante. En revisitant l’histoire des chevaliers de l’ordre de Malte, celle des chevaliers Turcs, Tim Willocks réinvente le roman d’aventure. Au moment où son Green River Rising (l’un des meilleurs livres de prison jamais écrit) ressort, il était temps de rencontrer cette masse souvent comparé à Ellroy ! L’interview de Tim Willocks Part I, c’est ici…

Commençons par le commencement, et par les débuts de vos romans. Dans La Religion, dans Green River Rising et même dans Bad City Blues, on a l’impression que ce sont des blocs à part, autonomes qui, dans un style particulier, racontent beaucoup de choses sur les personnages…
Il faut comprendre que j’écris à l’instinct. Mes livres commencent avec des images ou des textures plus qu’avec des idées. Pour Bad City Blues, j’avais l’image du type qui court au milieu d’un champs de coton. Avec un paquet dans les bras. Pourquoi court-il ? Que porte-t-il ? C’est comme ça qu’est né le livre. C’est paradoxal parce que les lecteurs imaginent que le processus d’écriture est très rationnel ou mécanique et je sais, qu’il y a de nombreuses manières d’écrire des livres, que certains planifient tout, font des plans ou conçoivent des arcs… Moi, je ne peux pas. Si je travaillais comme ça, ça ne m’intéresserai plus parce que l’histoire serait déjà écrite. Quand j’écris, j’ai envie d’avoir la même expérience que le lecteur. Je veux découvrir progressivement ce qui arrive. Pour moi, l’écriture, c’est comme la lecture, mais en plus lent : je ne veux pas savoir ce qui va se passer, je ne veux pas prévoir comment mes personnages vont réagir !

Vous ne construisez rien en amont ?
Si : je commence par les recherches. J’étudie les univers où vont se dérouler l’action. Et puis, après une intense période d’immersion, vient le moment de la gestation. Je laisse mes études derrière moi et puis j’écris, en suivant mon instinct.
 

C’est à dire ?
Les histoires sont pour moi comme les creusets d’un alchimiste. Un endroit où je mélange tous les ingrédients jusqu’à ce que ça prenne, jusqu’à ce que l’alchimie opère. C’est cette énergie, cette plongée dans des régions obscures qui motive mon travail. Ne pas savoir où je vais, ne pas savoir si ça va marcher, quel pied ! Dans La Religion, il y a ces deux femmes amoureuses du personnage principal. Dès le début, je savais que l’une mourrait, mais je ne savais pas laquelle… et la solution m’est apparue au moment où j’écrivais le passage. Pareil pour la scène de sexe : je ne savais pas avant de l’écrire qui coucherait avec Tannhauser. Mon intention originale était d’avoir un chassé croisé amoureux : Tannhauser aurait une love affair avec une femme et son aide de camp devait coucher avec la servante de la femme en question… Et puis, en écrivant la scène du jardin, j’ai commencé à voir plus clair dans les relations des personnages et tout s’est mis en place progressivement. Ce sont des moments magiques, et il faut se faire conscience, y croire. Je ne suis pas de mécanique et mes romans avancent plutôt comme des rêves.

Pour revenir aux débuts, on a parfois l’impression que ce sont des romans dans le roman.
Pour le premier chapitre, j’essaie toujours de créer des ambiances surréalistes, mythologiques, comme si on lisait un conte de fées. Parce que c’est ce que je recherche dans l’histoire, le feeling « once upon a time », comme si le lecteur était un enfant. Je veux l’entraîner dans un monde rêvé. Simplement parce que c’est ce que j’aime : que les romans m’emmenent dans un autre univers. Dans les 3 livres dont vous parliez, les débuts sont comme des contes de fée, afin de mettre le lecteur dans un mood différent. Même si juste après je le ramène brutalement à la réalité.

C’est le moins qu’on puisse dire…
On reproche toujours à mes romans d’être très violents, mais le monde est beaucoup plus sauvages, beaucoup plus durs. J’ai suivi une formation médicale et cette pratique m’a obligé à observer le monde le plus honnêtement possible; comme la cruauté humaine me passionne, je me sens obligé de traiter le sujet de manière… objective. Les gens qui nous gouvernent tentent de nous protéger, mais à leur seul bénéfice ! L’homme est addict à la violence et c’est un sujet idéal pour l’écrivain. Vous noterez quand même que, dans mes romans, le chaos s’accompagne toujours de transcendance (l’amour ou le mysticisme).

C’est ce qu’expérimentent tous vos héros, Klein comme Tannhauser. Chaque épreuve les fait grandir…
Le secret de Tannhauser, c’est son appétit de vie, qui trouve sa source dans sa curiosité du monde et son respect des gens. C’est un aventurier, mais c’est plus que ça… Chandler quand il parlait de Marlowe disait « un homme taillé pour l’aventure ». « A Man fit for adventure ». Et Tannhauser est comme ça. S’il est plongé dans un univers étrange et rencontre des personnages littéralement extraordinaires, c’est facile d’en faire un portrait vivant, rayonnant et complexe. Tannhauser, comme Klein d’ailleurs, sont placés au coeur d’un réseau de personnages extrêmemennt denses et intéressants; du coup, chaque rencontre permet d’appréhender une nouvelle facette de ces deux héros, de les découvrir sous un nouveau jour. On comprend que Tannhauser est un homme lettré quand il est face à Ludovico; que c’est un homme sensible lorsqu’il rencontre Carla… etc. Son caractère s’enrichit petit à petit par ces rencontres. C’est vrai pour eux, mais – j’en suis sûr – c’est vrai pour nous, dans la vie. A l’origine, mes personnages sont des abstractions, mais ils deviennent progressivement plus réels au fur et à mesure de leur rencontre…

Quand vous dites qu’ils commencent comme des abstractions, on a parfois l’impression que vos personnages incarnent même une idée ou une théorie, et que leur parcours est l’occasion de mettre cette idée au contact du réel… Hobbes le nietzschéen, Ludovico le fondamentaliste…
Il y a de ça… Mais c’est plus compliqué. Hobbes est un homme qui vit dans la théorie. Je ne veux pas que les personnages ou le roman paraissent prétentieux ou peu crédibles, mais forcément, un directeur de prison a lu Nietzsche ou Foucault, surveiller et punir. Parfois dans un roman ou un film, un type arrive et cite la Bible et tu te dis, mais comment connait il ça ? C’est l’écrivain qui est malin, pas le personnage. Abbott ou Coley ne pourraient pas citer Foucault mais Hobbes oui. Je l’ai lu quand je faisais mes études. C’est toujours le personnage qui parle, jamais moi. Je cherche un certain réalisme et ça passe aussi dans les dialogues et les références… L’autre chose essentielle à comprendre, c’est que la situation motive aussi les personnages : Hobbes est désespéré et cherche à parler aux gens ! Il est entouré par des ignorants et forcément lorsqu’il rencontre Klein il peut lui parler comme à un égal.

Y a-t-il des messages cachés dans vos romans. En lisant La Religion, on n’a jamais la sensation de lire un pamphlet déguisé sur l’Irak ou l’Afghanistan et pourtant, impossible de ne pas y penser une fois le livre refermé… Je ne voulais pas faire de parallèle entre La religion et la guerre en Irak ou en Afghanistan. Il y a plein de différences, c’est même une inversion des conflits contemporains : dans mon livre, l’Empire fond sur les terroristes. Parce que pour moi, les chevaliers de St Jean étaient des terroristes : ils capturaient les bateaux turcs, torturaient les chevaliers… c’était les Al Qaida de l’époque ! Et les Turcs décident à un moment de répondre. Au fond, ce qui m’intéressait c’était le sens symbolique du siège de Malte : le monde entier était là. Il y avait des gens de Pologne, de Scandinavie, de Turquie, d’Egypte, d’Allemagne, de France. il y avait un melting pot venu se battre et tuer des gens. C’était un symbole de la folie guerrière totale; l’idée que la guerre pouvait ramener des gens aussi différents. S’il faut absolument chercher un parallèle, il sera là, dans l’internationalisation des forces venues se battre à Malte. Je sais bien qu' »un écrivain écrit sur son temps, consciemment ou pas » comme disait Howard Fast, mais il n’était pas question pour moi de parler de ces conflits… Je me suis attaché à décrire les techniques de guerre du XVIème siècle et même si certains lecteurs feront le parallèle avec la situation présente, les compraisons geopolitique ou idéologique, me paraissent finalement un peu tirées par les cheveux.

Willocks et Leone, Willocks et Marin Marais, Willocks et le sexe… c’est dans la partie II. Stay tuned